Une chute et un « Chut! »

consommation mode de vie Feb 07, 2018

Le 8 janvier dernier, une chute est venue s’interposer entre mes projets et ma réalité. Un mois jour pour jour après l’incident, petit retour sur cette période « décalée », un peu en marge, qui s’est ouverte dans ma vie comme une parenthèse sensorielle et relationnelle. 

Tout revient toujours au casque.

C’est une histoire d’une banalité affligeante au cours de laquelle je vais, dans mon rôle de maman, accompagner la classe de ma fille à la patinoire. Tous les enfants ont un casque mais aucun adulte n’en porte. Il n’y en a pas à notre taille et je n’ai pas pensé à prendre mon casque de vélo. Dans une perte d’équilibre un peu étrange, je tombe de ma hauteur. Littéralement: la tête la première. Il y a une plaie, qui saigne abondamment, des enfants qui ont peur, des gens qui viennent m’aider. Je ne perds pas conscience. Tout juste pas.
Avec un casque, il n’y aurait eu aucune conséquence.

Le saignement, par sa théâtralité, occupe toute l’attention. Mais une fois ce problème réglé, nous considérons tous (moi la première) l’affaire résolue. « Rentrez chez vous, ne forcez pas trop cet après-midi ».

Du visible à l’invisible

Après une grosse sieste et une bonne nuit, les saignements ont tout à fait cessé, la plaie visible s’est refermée,  En apparence, tout est rentré dans l’ordre.
Restait l’invisible.
La sensation d’être ivre au réveil.
La difficulté à fixer mon attention. L’agression que constitue la lumière.
A la moitié du petit déjeuner, je me suis dit que j’allais m’accorder une demi-journée de congé.

En début d’après-midi, je suis allée au bureau.
Au bout de 5 minutes devant l’écran j’avais la nausée, des vertiges.
J’évoque ma chute à demi-mots.
Florian, un des coworkers, lève un sourcil et me transmet un lien vers un article sur les commotions cérébrales.

Admettre la chute.

Je prends alors conscience des possibles conséquences de la chute.
Je reste confiante. Intuitivement, je sais que tout va rentrer dans l’ordre. Mais je réalise que la route va peut-être être plus longue que ce que j’imagine.
La première étape, loin d’être simple, c’est d’admettre sa vulnérabilité. De reconnaître sa fragilité. Son incapacité.
Difficultés à me concentrer, à trouver mes mots. Moments d’intense perplexité, comme un grand courant d’air dans le fil de mes pensées.
Sensation d’être « bête », d’être revenue à des  réflexes animaux ancestraux.
Voies sans issues dans le dédale de ma mémoire.
Cerner les contours du handicap. Les regarder évoluer jour après jour.
Voir les tout-proches attentifs. Comprendre dans leur inquiétude que « c’est pas encore ça »
Lâcher-prise. Mon ambitieux programme du mois de janvier n’aura pas lieu.
S’absenter. Parfois expliquer. Parfois pas.

Se contenter d’être.

Parfois je me demande si cette période aurait été plus facile si j’avais eu un handicap visible. Un bon vieux plâtre ou une paire de béquilles comme signes ostentatoires de défection légitimée.
Parfois les gens me disent « Mais tu as l’air bien ». Oui j’ai l’air bien. C’est juste que l’énergie qui m’est nécessaire pour me concentrer sur notre conversation va hypothéquer mon après-midi. Je te fais un cadeau et tu ne le vois pas.
Je pense à tous ceux qui partagent leur quotidien avec des maux invisibles. Migraines. Acouphènes. Lésions sensorielles. Un deuil à faire ou tout simplement une bonne vieille douleur chronique qui pompe toute l’énergie ni vue ni connue.

Moi qui suis d’habitude plutôt active, je me contente d’être. Se contenter dans le sens d’en être contente. Infiniment même parce que j’ai compris que ça aurait pu être beaucoup plus grave. Je suis dans le plein de ce vide. Chaque geste anodin du quotidien déploie une puissance insoupçonnée. Le rire des enfants, un regard de l’homme que j’aime, la voix de mes parents au téléphone. Un rayon de soleil. Tout est magique!

« Chut! »

Mon activité réduite, je me nimbe de silence. Ou plus prosaïquement, je me planque.
Pas ou peu de contact avec les amis. Pas ou peu de billets de blog. Pas de rendez-vous.
D’ailleurs les ventes du livre calent elles aussi, comme si ma vie se mettait d’elle-même en sourdine.

J’observe beaucoup.
Je vois ceux qui s’épuisent. Pourquoi ?
Je me reconnais en eux. Il y a toujours quelque chose à faire, toujours une raison d’être pressé.
Il y a des gens qui loupent tout. Le sourire de leur enfant parce qu’ils jouent sur leur téléphone. Je ne juge pas. J’ai aussi fait partie de ces maladroits.
Il y en a aussi. Beaucoup. Qui sont présents. Intensément présents.
Dans le silence, ils émergent distinctement.
Ceux qui sourient, tiennent la porte, donnent un coup de main. Ils sont perpétuellement en lien avec les autres. Ils sont portés par les autres et veillent sur eux dans un même mouvement. Des abeilles ? Pas seulement. C’est au-delà. Une forme de présence.
La sensibilité à fleur de peau, les émotions exacerbées, je vois tout cela avec clarté et je me sens très touchée.

Ce qui m’appelle.

Un à un, les ingrédients de ma vie réintègrent leur place.
Parfois je découvre des gouffres. Mon lexique anglais a mis quelques semaines à revenir.
La thermorégulation est encore à la traîne : depuis l’accident, j’ai toujours trop chaud ou trop froid.
Ma peau s’est fripée et j’ai perdu mes cheveux. Comme si le corps se concentrait sur l’essentiel. Ce n’est pas ma tête qui guérit, c’est tout mon corps qui contribue à faire guérir ma tête.

Mon anniversaire arrive.
Une magnifique Big Moon et des centaines de messages auxquels je n’ai pas encore réussi à répondre.
43 ans. Quelle chance inouïe !
Des inspirations. des intuitions s’invitent. J’ai un piano qui résonne dans le coeur alors je l’invite dans la maison.
J’ai envie d’odeurs de pâtisserie au beurre dans la maison, dans l’enfance de mes petits.
Je commande des sachets de graines pour les récoltes de l’été prochain sur le balcon.

Le cadeau de ma chute

On dit que dans chaque accident, chaque difficulté, il y a un cadeau.
Le cadeau de ma chute c’est d’avoir redécouvert l’extraordinaire richesse de ce qui est. C’est bateau comme conclusion. Je l’ai déjà lue ailleurs sans me sentir touchée. Mais cette fois ce n’est pas mon cerveau qui l’appréhende, ce n’est pas une démarche intellectuelle, c’est mon corps. Et au sens propre comme su sens figuré : cette chute sur la tête m’en a mis plein la gueule !

Mettons un casque et arrêtons de courir. Tout est déjà là.

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